Qui sommes-nous ?

Elsa Berthelot, designer en formation, développe une sensibilité aux vulnérabilités sociales et au pouvoir du récit illustré pour révéler l’invisible. Edgar Le Jamtel, diplômé en montage cinéma, est particulièrement sensible à une approche naturaliste, où le montage devient un outil discret mais essentiel pour restituer la densité du réel. C’est dans cette complémentarité que s’est forgée notre volonté de co-construire une recherche sensible et réflexive.

Note d'intention


Ce projet de long-métrage documentaire à Komako (Cameroun) s’inscrit dans une démarche artistique à l’intersection du design global et du cinéma documentaire. Il s’agit d’abord d’un travail de recherche dans lequel nous avons observé et documenté la présence, parfois discrète, de notre héritage colonial qui rend inaccessible le continent africain. Cette inaccessibilité se traduit par des mécanismes de domination peu questionnés dans notre parcours scolaire, des œuvres d’art volées encore exhibées comme des “cadeaux” dans nos musées, ou encore des représentations sociales quadrillées. Nous avons réalisé cette recherche comme un “rattrapage scolaire” qui nous a permis de comprendre le contexte dans lequel nous souhaitions nous inscrire. Cette étape à été déterminante dans notre volonté à se connecter à d'autres récits.

David Diop, Coups de Pilon (1956).
“civilisation”, un mot dont le sens bascule dans l’ironie amère sous la plume du poète.

Nous avons ensuite dirigé notre travail vers le Cameroun, en particulier vers l'histoire de résistance particulière des chefferies bamilékés, situées dans les montagnes de l'ouest. Grâce à Gaspard Njock, artiste camerounais engagé et professeur d'Elsa, nous avons pu établir un lien privilégié avec le village de Komako. Ayant réalisé une enquête de terrain sur les rites funéraires bamilékés pour la réalisation du roman graphique Au-delà l'exil, Gaspard nous a transmis une compréhension fine de la culture locale qui est également sa culture d'origine. Ce lien nous a permit de préparer la mise en œuvre du tournage à distance, directement avec l'autorité locale et traditionnelle, le chef Jean-Modeste YOUANDEU II.

Le Cameroun est un véritable carrefour des cultures. On différencie généralement 4 grandes ères culturelles dans le pays. Komako fait partie de l'ère culturelle des Grassfields, située dans les montagnes à l'ouest du pays, territoire majoritairement bamiléké. Il s'agit d'une culture et d'une organisation politico-sociale particulièrement structurée autour d'un chef traditionnel et de différentes assemblées d'hommes et de femmes de pouvoir, doublée d'un environnement montagneux difficile d'accès. Ces particularités ainsi que le fait de faire communauté autour d'un patrimoine vivant et matériel très riche, ont permit aux bamilékés de résister au temps et aux attaques extérieures. En effet, les bamilékés sont reconnus pour avoir posé beaucoup de difficultés aux colons, en particulier les français avec leur colonisation d'assimilation. C'est pour cela qu'au moment de l'indépendance du pays, lorsque l'armée française s'est violemment imposée pour continuer d'exploiter le pays et ses habitants, les bamilékés ont été pris pour cible. Des centaines de chefferies et lieux sacrés ont été brûlés, couverts de bombes et les citoyens indépendantistes ont subis des exécutions publiques arbitraires massives. 

Notre intention de départ était de documenter la réalisation de portraits dessinés afin de sortir de la stricte logique du témoignage question-réponse. En effet, le dessin permet de provoquer un moment de rencontre sensible et respectueux. Le moment de portrait crée un lien particulier entre dessinateur et dessiné, permettant d’introduire la caméra dans le quotidien des personnes. Notre démarche était donc expérimentale et n'incluait pas de repérages avant le tournage, pour capter l'authenticité des rencontres.

Pendant le tournage, le dessin a fait partie de la plupart de nos rencontres. Ce sont d'abord les enfants du village qui ont fait le lien : ils étaient les premiers curieux pour découvrir les traits et les couleurs du carnet d'Elsa. Ils se sont aussi très vite prêtés au jeu de portraits croisés version course de vitesse. Ils s'amusaient à reconnaître les visages représentés sur les portraits et connaissaient bientôt le carnet par cœur. Ils courraient ensuite montrer chaque page aux adultes en décrivant qui est représenté, où et quand, fiers de se voir et de voir leur village ainsi représentés.

Nous sommes arrivés à Komako en pleine période électorale. La première fois que nous avons sorti la caméra était le jour du vote. Nous avons tout de suite été plongés dans la tension de ces élections et dans l'importance de ce qui s'y jouait pour le pays.

Nous nous étions présentés à l'église le dimanche de la semaine qui précédait le vote. Devant le bureau de vote, nous ne connaissions que peu de personnes. Les votants ont attendus 18h pour assister au dépouillement. On leur a refusé l'entrée dans cette petite salle de classe. Entrée qu'il ont fini par forcer et dépouillement qu'ils ont fini par réaliser eux-mêmes. Dans ce tumulte, deux personnes ont remarqué la caméra dans les mains d'Edgar, et ont insisté pour le faire rentrer dans le bureau, pour faire un témoin de plus.

À partir de ce jour, nous avons décidé de prendre ce rôle qu'on nous a attribué : témoins. 

C'était une vraie chance d'habiter au presbytère. En effet, l'église est un véritable centre social, lieu de passage, de réunion, d'enseignement, de spiritualité. Nous avons naturellement commencé à suivre le prêtre qui, comme nous, n'est pas natif de Komako et donc ne parle pas le patoi (fé'e'fé ou nufi). De plus, c'est vraiment la personnalité qui est en contact autant avec les fidèles de la communauté qu'avec les instance du pouvoir local (chef, notables, maire, préfet). Lors de ses prises de paroles à la messe (homélie) il faisait toujours référence à l'actualité pour guider la communauté, ce qui nous a permit de bien comprendre les évènements qui se produisaient au Cameroun à ce moment. De plus l'église est le lieu des grands évènements du village. Le nombre d'habitants peut tripler le temps d'un week-end lors des enterrements par exemple. Les traditions bamilékés et les rites religieux catholiques se rejoignent à l'église pour ce type d'évènements.

Avant de partir au Cameroun et à partir de nos recherches sur les vols et les chantages d'acquisitions des œuvres d'art pendant la colonisation du Cameroun, nous ne souhaitions pas centrer nos recherches sur les objets ou les rites traditionnels. En effet, le documentaire a été un puissant outil de propagande coloniale. Encore aujourd'hui, certaines représentations de communautés d'Afrique contribuent à exotiser, folkloriser, fantasmer, victimiser, rendre sensationnel les africains en général.

 

A Komako, nous avons été confrontés à une autre vision de ces traditions ; un rapport de lignée, des histoires de famille, une présence très concrète des ancêtres dans le quotidien des personnes, une attache à une terre d'origine, une utilisation sacrée de certains objet pour rendre hommage à cet héritage et à ceux qui nous ont précédé. 

Dans notre film, nous souhaitons retranscrire cette coexistance entre vie citoyenne avec l'actualité électorale, vie ancestrale avec les traditions intégrées à la façon de vivre, vie active avec le travail au champ et vie spirituelle avec les grandes étapes de la vie entre rituels bamilékés et catholiques.

Le dessin a alors vu son rôle évoluer. Couplé à la poésie de la plume et la voix de Dominique Gnintelap, il retranscrira cette énergie des ancêtres, puissante et invisible, aux moments clefs du récit. Dominique est originaire de la région de l'ouest. Écrivaine et artiste slam, elle raconte dans ses récits les sentiments d'une jeunesse bamiléké qui hérite d'une histoire violente et qui se trouve privée des mots pour la décrire.

 

Nous avons rencontré Dominique avec l'ONG la Route des Chefferies, partenaire du film et organisme pour lequel Dominique réalise des missions d'écriture et de communication. Nos intentions artistiques et nos personnalités ont tout de suite connecté. Le fait qu'une artiste camerounaise reconnue souhaite contribuer à notre film est une grande reconnaissance pour notre travail.

Komako est un village agricole. Ce travail de la terre représente aussi l'ancrage des bamilékés au village de leurs ancêtres. En effet au Cameroun, malgré des routes difficiles, des secousses, des changements de transports, il n'est pas rare de voir un travailleur de Douala (capitale économique) parcourir un trajet de minimum 6h aller et 6h retour en bus et moto pour passer seulement 24 heures au village. Se retrouver près de ses ancêtres, de sa terre, de l'énergie naturelle des montagnes de l'ouest, parler sa langue maternelle, suivre les évènements des siens, loin du bruit et du tumulte de la ville.

 

Le champ représente aussi le travail et la fatigue du corps. Cette fatigue nous l'avons surtout ressentie au sujet des élections. La fatigue de tout un pays face à une dictature qui s'éternise. La fatigue de déjà connaître les résultats du vote à l'avance. 

Notre film sera d'abord diffusé, accompagné d'une exposition des planches réalisées pendant le tournage, auprès d'un public d'étudiants et de chercheurs en droit, sciences politiques, lettres, sciences humaines, art et design. Ainsi, nous souhaitons partager notre expérience du témoignage par le dessin, la solidarité internationale et interculturelle avec un regard pluridisciplinaire et inclusif. Ces projections-expositions seront l'occasion pour nous de valoriser les récits des personnes noires en France en invitant des chercheurs , des écrivains, journalistes, militants, artistes pour ouvrir un dialogue dans le milieu universitaire sur le racisme institutionnel et plus particulièrement sur la guerre du Cameroun et ses répercussions.